Soie, d'Yves Prin

Soie, opéra d’Yves Prin

 

On ne peut pas dire que les scènes lyriques françaises brillent par l’originalité de leur programmation. Elles sont devenues, comme la plupart des salles de concerts, des musées dans lesquels sont repris, perpétuellement, les mêmes ouvrages que ceux qui ont fait les beaux jours du IXXème siècle. J’ai même connu l‘époque, ce n’est pas une plaisanterie, où l’on qualifiait de création la reprise de Faust dans de nouveaux décors. On ne va pas jusque là aujourd’hui, de peur du ridicule, mais l’esprit est le même.

 

Malgré cela des compositeurs écrivent toujours des opéras, sans grand espoir, la plupart du temps, de les voir représenter, bien que les moyens de diffusions soient aujourd’hui cent fois supérieurs à ceux du XIXème siècle.

 

Dans ce contexte l’action de l’Association Beaumarchais présidée par Jacques De Decker et dirigée par Corinne Bernard, qui est une émanation de la SACD, fait un travail exemplaire et tente de maintenir la création lyrique. Elle s’est associée pour cela au Théâtre du Rond Point dirigé par Jean-Michel Ribes, pour présenter des opéras nouveaux en version oratorio, avec accompagnement au piano pour remplacer l’orchestre.  Il est à souhaiter que de nombreux directeurs de théâtres lyriques assistent à ces séances qui, si elles ne représentent qu’une maquette de l’ouvrage représenté, donnent tout de même une idée précise de l’ensemble, cela pour, éventuellement, reprendre ces ouvrages en vrai dans leur théâtre, avec un orchestre, des décors, costumes et mise en scène.

 

« Soie » d’Yves Prin était donné dans ces conditions le 28 juin ; œuvre écrite d’après le roman d’Alessandro Baricco dont l’histoire, qui semble plus vraie que nature, se déroule vers 1860 en France et au Japon, ce qui permet au compositeur de mettre en place deux atmosphères très différentes, mais sans trop insister sur l’exotisme. Durée : 2 heures.

 

L’orchestre prévu par Yves Prin est une formation de 80 musiciens à laquelle s’ajoutent des chœurs. Il est vrai, cet effectif n’est pas à la portée de la plupart des scènes lyriques, mise à part celle de l’Opéra de Paris qui a déjà eu beaucoup de mal à caser l’orchestre du Saint François de Messiaen. Et pourtant l’orchestre me semble là indispensable à la bonne écoute de cette œuvre qui, malgré la grande habileté de sa réduction pour deux pianos, y perd beaucoup de ne pas se présenter sous son véritable jour. Mais c’est la règle du jeu.

 

La distribution est assurée par la compagnie « Le petit opéra » d‘Emmanuel Conquer, avec des chanteurs (sept) de premier plan parmi lesquels je remarque surtout le ténor Pierre Vaello et la basse Virgile Ancely pour leurs qualités vocales très personnalisées.

 

Yves Prin possède une belle expérience de l’écriture pour la voix. Ses lignes mélodiques sont toujours naturelles et bien adaptées à l’accentuation de la langue française, ce qui fait que les chanteurs ne semblent pas avoir de problèmes d’intonation ni de diction. Ces lignes mélodiques sont parfois doublées aux instruments, comme chez les véristes, mais on est loin du style de l’opéra italien.

 

Ce qui m’a amusé dans le langage de la réduction au piano (cela s’entend peut-être moins à l’orchestre) c’est que, parfois, apparaît, en une fraction de seconde, un accord parfait aussitôt noyé dans une profusion de notes, arrivant là comme une apparition semblable à celle qu’aurait un enfant du pot de confiture interdit, et en chassant l’idée pour ne pas se laisser tenter. Sait-on jamais, on pourrait se laisser aller à des épanchements coupables et faillir ainsi à la volonté de modernité affichée.

 

L’œuvre se termine sur un magnifique trio féminin qui, à lui seul, emporte l’adhésion. S’il fallait choisir un passage dans cet ouvrage où tout est intéressant, ce serait celui-là.

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