Quatuor de Cuivres

Quatuor de Cuivres

Quatuor de Cuivres (23-03-2013)

 

Prolégomènes

 

Le Concours International d’Interprétation Musicale de Paris-Ville d’Avray était consacré, en cette année 2013, au quatuor de cuivres.

 

On sait que le principe de ce concours international est que, chaque année, la discipline musicale change. Après avoir fait le tour de toutes les disciplines individuelles, y compris la composition, le concours aborde maintenant les disciplines collectives.

 

Les quatuors de cuivres candidats avaient le choix de se présenter dans des effectifs de quatuors différents : soit 2 trompettes-2 trombones (A), soit 2 trompettes, cor, trombone (B), étant entendu que les trompettes pouvaient être en ut ou en sib. Naturellement le programme était le même pour tous.

 

Avant de parler du concours proprement dit, je ne puis m’empêcher d’insérer ici, en préambule, une digression relative au principe même du quatuor car, de plus en plus, ce principe est battu en brèche par l’apparition du quintette de cuivres (avec tuba ajouté), ensemble qui tend à le supplanter pour des raisons extra musicales de mode, de facilité, de répertoire et de considérations qui ne relèvent pas d’une réflexion guidée par le seul souci de la Musique.

 

Digression

 

Lettre ouverte aux trompettistes,

cornistes et trombonistes

 

Chers Amis de la Soufflante,

 

Vous n’aimez pas le bla-bla sur la musique et encore moins sur votre art ou sur votre façon de pratiquer votre instrument. Je vous comprends, je suis comme vous.

 

Et pourtant, de temps en temps, il faut bien mettre certaines choses au point. Aussi prenez votre mal en patience 5 minutes et écoutez (lisez) moi.

 

Car, bien que je ne sois pas tout à fait des vôtres (encore que...je vous raconterai...)  je me considère comme l’un de vos très vieux complices qui peut se permettre de vous dire le fond de sa pensée.

 

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C’est en 1958 (il y a donc plus d’un demi-siècle) que j’ai eu l’envie de créer un quatuor de cuivres : 2 trompettes – 2 trombones (l’effectif est devenu plus tard 2 trompettes-cor-trombone). Ce serait trop long d’expliquer la genèse de cette envie, car j’ai déjà beaucoup à vous dire, mais c’est un fait à partir duquel je puis et je souhaite  m’exprimer aujourd’hui en vous confiant mon désarroi.

 

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Naturellement, en 1958, aucun répertoire, qu’il soit original ou de transcriptions, n’existant, il m’a bien fallu le constituer en transcrivant à la Bibliothèque Nationale des œuvres significatives susceptibles de s’adapter à l’esthétique des cuivres, et en faisant le nécessaire pour que ce répertoire soit le plus varié possible, englobant des œuvres allant du XIIIème  siècle à nos jours.

 

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Je rends ici hommage aux artistes de la trompette, du cor et du trombone qui m’ont suivi à l’époque dans cette aventure que personne n’avait véritablement tentée en France. Il est vrai que, jusqu’alors, ces artistes n’avaient pour perspective que deux options pour exercer leur métier d’interprète : faire partie d’un orchestre pour « planter des clous » (jouer des toniques et des dominantes) dans des programmes d’orchestres symphoniques ou autres, ou devenir un virtuose de leur instrument tel Maurice André pour se produire en soliste et enregistrer d’innombrables disques. Pas d’autonomie possible.

 

Entre les deux, rien.

 

La possibilité qui s’offrait donc à eux, avec le quatuor de cuivres, de diffuser un répertoire vaste, intéressant, attachant, varié et surtout exploitable auprès des festivals, des radios, des sociétés de concerts, fut pour eux une bonne solution qui leur permit de se produire dans cet effectif sur tout le territoire et au-delà avec beaucoup de satisfactions et aussi beaucoup d’efforts.

 

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Pourquoi ai-je choisi l’effectif du quatuor tel que défini plus haut, plutôt que celui du trio, du quintette, ou autre : parce que le langage musical classique, conçu et calqué sur l’échelle des voix, est à 4 parties : soprano, alto, ténor, basse. C’est ce qui a engendré le quatuor à cordes au répertoire original immense. C’est aussi que le quatuor à cordes, démultiplié, est à la base de l’orchestre.

 

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C’est là que j’arrive à l’objet de mon propos.

 

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Depuis quelque temps, le tuba, qui n’a fait son apparition dans l’histoire de la Musique qu’au XIXème siècle, s’est invité au sein du quatuor de cuivres sans véritable nécessité esthétique. Les membres du quatuor l’ont accueilli à bras ouverts, sans trop réfléchir aux conséquences esthétiques que cette décision entraînerait.

 

L’ajout de ce cinquième élément dans un groupe homogène, ajout qui, certes, prolonge la tessiture de l’ensemble vers le grave, n’apporte pas la diversité que l’on pourrait attendre d’un nouvel élément, comme c’est le cas dans le quintette à vent, ensemble hétérogène s’il en est, où chaque élément a sa propre identité sonore et dans lequel la place du cor au milieu des 4 bois est tout à fait justifiée ; mais, dans le quatuor de cuivres, cet ajout du tuba transforme du tout au tout la sonorité du groupe au point de la rendre méconnaissable. L’ensemble, qui, jusque là, affichait une taille (de sonorité) élégante et svelte, racée et distinguée, est devenu un gros gaillard boursoufflé et sans grâce, gavé de décibels.

 

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Le quatuor est donc devenu un quintette. Aujourd’hui ce quintette a proliféré, telles les algues vertes aux abords de nos côtes, avec son gros tuba qui écrase tout sur son passage, étouffant toute velléité de survie pour le quatuor dont on compte aujourd’hui l’existence sur les doigts d’une main alors que les quintettes son pléthore.

 

Je le proclame haut et fort, cette décision d’admettre le tuba au sein du quatuor de cuivres, décision qui s’est faite sans véritable réflexion,  est une hérésie. Un contresens. Un anachronisme. Une atteinte à l’authenticité de la sonorité des œuvres antérieures au XIXème siècle.

 

Certes, quand je transcris une œuvre d’Adam de la Halle pour le quatuor de cuivres en vue d’une interprétation avec des instruments d’aujourd’hui, ceux-ci ne sont pas semblables à ceux du XIVème siècle, j’en suis bien conscient ; mais, leur principe étant le même, leur sonorité est assurément la plus proche de celle de ces instruments d’époque.

 

Le quatuor permet donc de jouer un répertoire très vaste, sans véritable anachronisme esthétique.

 

Il en est tout autrement avec l’ajout d’un tuba qui dévie totalement la signification de ces musiques antiques. Quand j’entends Bach au quintette, je me dis : « Pendant qu’ils y sont, ils devraient ajouter une batterie et jouer swing » ! De quoi faire retourner le vieux cantor dans sa tombe ! Mais, le pauvre, il en a entendu d’autres.

 

Pour résumer, s’il faut une « fanfare » pour accompagner l’entrée majestueuse de la Reine d’Angleterre en l’Abbaye de Westminster, c’est le quatuor de cuivres (2 trp.-2 trb.) qui est à l’honneur. S’il faut participer à la cérémonie d’ouverture de la fête du village en présence de Monsieur le Préfet, du Maire et de ses adjoints au complet, c’est le quintette qu’il faut convoquer. Comme l’on voit les deux ensembles sont indispensables à la vie d’une société civilisée, mais ils ne sont pas interchangeables, ils n’ont pas la même signification, ils ne s’adressent pas au même public, mais ils doivent cohabiter harmonieusement.

 

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Entendons nous bien : je n’ai rien contre ce bel instrument qu’est le tuba (je l’ai même joué moi-même dans ma jeunesse au sein de l’Harmonie Municipale de Reims). Simplement il n’est pas à sa place dans cet effectif. C’est l’éléphant dans le magasin de porcelaine ; et sa sonorité énorme et envahissante sert un peu de « cache-misère » aux ensembles peu vaillants pour dissimuler ça et là les petits défauts qui, sans lui, apparaîtraient trop audibles, tout en modifiant considérablement l’équilibre des autres ensembles.

 

Au son distingué du quatuor, le tuba ajoute une pointe de trivialité, à la limite de la vulgarité qui convient bien aux marches américaines de Sousa mais pas du tout à la Marche Royale pour le sacre de Louis XII d’Adam de la Halle.

Imagine-t-on, par ailleurs, l’ajout d’une contrebasse pour interpréter les œuvres écrites pour quatuor à cordes. Ce serait la risée générale.

 

 Naturellement si vous avez pour ambition de vous produire dans les fêtes de villages avec un répertoire « la-la-i-tou », dans ce contexte, et seulement dans ce contexte, le tuba est tout à fait à sa place, tout comme il est indispensable dans les ensembles sérieux de saxhorns divers qui ne manquent pas d’exister. Mais dans le quatuor, j’insiste, il me fait penser tout à fait au mariage de la carpe et du lapin.

 

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Cette mode du quintette nous vient, comme je l’ai suggéré plus haut, des USA, comme beaucoup d’autres modes d’ailleurs. Lorsqu’ils ont quelque chose à vendre, dans n’importe quel domaine, les américains utilisent toujours le rouleau compresseur de la publicité pour la (cette chose) faire admettre dans le monde entier. Et nous n’échappons toujours pas à ce processus. Pourtant les USA, patrie incontestable et incontestée du mauvais goût dans tous les domaines, n’est assurément pas un exemple à suivre pour une vieille civilisation comme la nôtre qui plonge ses racines dans l’antiquité la plus prestigieuse.

 

C’était compréhensible et excusable de suivre la mode américaine après l’enthousiasme de la libération de 1945, car nous étions pleins d’admiration et de reconnaissance envers ce peuple américain qui nous permit de recouvrer la liberté. Mais aujourd’hui, 70 ans après la fin de la dernière guerre,  il serait temps de reprendre notre identité en préservant « l’exception culturelle française » et en chassant le tuba de la place qu’il a prise sans nécessité au sein du quatuor de cuivres.

 

Si, pour un programme particulier incluant une œuvre originale d’un compositeur contemporain écrite spécifiquement pour quintette, un tuba est nécessaire, quoi de plus facile que de l’engager passagèrement au sein du quatuor.

 

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Enfin, si mon argumentation esthétique en faveur du quatuor de cuivres ne vous séduit pas, j’ai, à votre service, un argument beaucoup plus convaincant  à vous soumettre, car il sonne mais ne trébuche pas :

 

Imaginons qu’une association de concerts vous engage pour un cachet global de 2000€. Si vous êtes en quintette cela vous fait 400€ chacun. Si vous êtes en quatuor  cela monte à 500€. Je ne parle pas des charges, mais le rapport est le même.

 

Irréfutable, non ?

 

C’est là, mais là seulement, que je me montre, moi aussi, très adepte de la grande Amérique et de sa philosophie bancaire et libérale ! Certes, avoir la possibilité de faire n’importe quoi n’importe comment pourvu que cela rapporte, peut être séduisant en soi. Encore faut-il que cela corresponde à quelque chose de valable, d’explicable, de sensé, d’appréciable.

On pourra toujours dire que le fait de jouer en quintette n’a jamais tué personne. Mais ce n’est pas une raison.

 

Jean-Louis Petit – 14/05/2012

 

 

Mais revenons au concours.

 

La finale a vu s’affronter, le 23 mars 2013, trois ensembles de grande qualité : le quatuor allemand « Juliacum Brassers », le quatuor français « Ensemble Tessares » et le quatuor italien « Italian Sound Quartet ». Les deux premiers dans l’effectif « B » et le troisième dans l’effectif « A ».

 

Le jury, composé de Pascal Vigneron, trompettiste et chef d’orchestre très actif dans la diffusion musicale, Clément Saunier, trompettiste à la jeune renommée internationale et Philippe Rio, représentant la Confédération Musicale de France (CMF) partenaire du Festival de Musique Française de Ville d’Avray-Paris dans l’organisation du concours, n’a pas hésité une seconde dans le classement des ensembles, et son choix a été, une nouvelle fois, le même que celui du public invité à voter pour désigner le « PRIX DU PUBLIC ». 

 

C’est l’ensemble italien « Italian Sound Quartet » qui a remporté tous les suffrages et a été désigné « Premier Prix » (Prix du Conseil Général des Hauts de Seine) et Prix du Public. Ce qui a séduit dans sa prestation très travaillée c’est d’abord l’homogénéité et la justesse de l’ensemble, la virtuosité et la qualité sonore et musicale de chacun de ses membres, la conception unifiée de ses interprétations adaptées au style très divers de chacune des œuvres du programme.

 

Le second Prix (Prix de la Commune de Ville d’Avray) est revenu au quatuor français « Ensemble Tessares » et le « Juliacum Brassers » a obtenu de troisième prix.

 

A la lecture de la digression ci-dessus on aura compris que le choix du « quatuor de cuivres » comme sujet du concours 2013 n’est pas anodin. Ce choix, établi pour démontrer que le quatuor de cuivres n’est pas mort, étouffé par la place de plus en plus envahissante prise par le quintette, a donné les résultats espérés. Les deux ensembles, quatuor et quintette,  doivent cohabiter harmonieusement, pour des usages différents, et les compositeurs d’aujourd’hui peuvent écrire pour l’un comme pour l’autre, mais en connaissance de cause. Le problème est le même que celui soulevé par l’usage du basson ou du fagott.

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