Nikola Lutz - Mauricio Gomez Galvez

Mauricio Gomez Galvez / Nikola Lutz

 

Excellente initiative du musicologue Mauricio Gomez Galvez d’organiser, dans l’auditorium de la Maison de l’Amérique Latine (217 bd. St.Germain) une journée d’études sur « la Musique Chilienne et l’Europe » le 24 juin 2013.

 

Naturellement nous ne sommes plus à l’époque où Debussy découvrait les musiques extra-européennes à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris, ce qui provoqua chez lui  une réaction immédiate qui traduisit son émerveillement pour un monde sonore qu’il ne connaissait pas et déboucha sur des appropriations de tournures rythmiques et mélodiques nouvelles dans son langage.

 

Aujourd’hui, d’un bout à l’autre de la planète, avec les moyens de communication dont nous disposons, les compositeurs connaissent dans le moindre détail tous les travaux de leurs confrères, si bien que nous en sommes arrivés à un langage musical universel, sans véritable surprise, sorte d’esperanto dans lequel l’originalité de chacun à bien du mal à se faire sentir, de même qu’une spécificité nationale ou ethnique n’est plus d’actualité. La mondialisation a fait, là aussi, son œuvre d’uniformisation de la pensée.

 

Il n’en est pas moins vrai que ce genre de rencontre ne peut que favoriser la réflexion et l’approfondissement de l’évolution de la Musique au XXème et au XXIème siècles.

 

Pour clôturer ce colloque un concert présenta quatre œuvres de Musique chilienne représentatives de différentes tendances ainsi qu’une œuvre de référence.

 

C’est au dernier-né des instruments acoustiques que revenait, logiquement, - et c’est ce que les organisateurs ont prévu, - le droit d’illustrer cette journée de réflexions, et ce dernier-né, le saxophone, a déjà plus de 170 ans d'âge !!! Pendant presque deux siècles, donc, aucun instrument nouveau n’a vu le jour. Bien sûr les anciens instruments ont été améliorés, sur le plan technique comme sur le plan sonore et acoustique, mais rien de véritablement neuf n’a été imaginé. Il faut dire que le poids de l’Histoire qui a produit tant d’œuvres géniales est tel que les instruments traditionnels chargés  de les reproduire et de les perpétuer, si possible « à l’identique », ont accaparé toute la place (tout le marché, dirions-nous aujourd’hui), ne laissant aucune chance au luthier qui découvrirait un nouvel instrument de trouver le créneau qui lui permettrait de rentabiliser sa découverte.

 

Les compositeurs d’aujourd’hui en sont donc réduits, s’ils veulent utiliser de nouvelles sonorités correspondant à leur sensibilité et à celle de leurs contemporains, à demander aux instruments traditionnels de nouveaux « modes de jeux ». C’est pourquoi l’on a assisté, depuis une cinquantaine d’années, à une floraison de sons nouveaux obtenus sur les instruments anciens, et particulièrement chez les instruments à vent où ces procédés sont plus faciles à obtenir : sons multiples, quart de tons, souffle seul, glissandi, clap, harmoniques, sons fendus, notes aspirées, flatterzunge, etc… dont le résultat correspond à ce que les sculpteurs obtiennent en utilisant des matériaux de récupération.

 

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Pour commencer le concert, « Ebano o la tacita sombra de la tierra » de Andreas Gonzalez pour saxophone alto seul. L’œuvre débute par du souffle seul, puis une large « mélodie multi-style » se déploie, dont l’expressivité retient l’attention au point que l’on se sent regretter les passages « souffle seul » qui semblent n’être là que pour dater l’œuvre et « faire contemporain ».

 

L’œuvre suivante, toujours pour saxophone alto seul, a pour titre « Estudiantinas » du compositeur Gabriel Matthey. Elle est composée de douze petites « pièces pédagogiques », sortes de haï-kaï, qui contiennent chacune quelques « objets sonores » présentés sous différentes facettes. Elles constituent, en quelque sorte, un catalogue d’effets spéciaux pouvant permettre à des élèves de se familiariser avec les nouveaux modes de jeux ; mais l’aspect pédagogique passe au second plan, seul le résultat heureux retient l’attention.

 

Puis deux énormes instruments entrent en scène, ce sont les saxophones barytons, pour interpréter « Untitled on canvas » de Pedro Alvarez. Les deux sonorités, très veloutées dans les tessitures médianes, se marient à merveille pour mettre en valeur un contrepoint enlacé, subtil et charmeur. On croirait voir, à l'oreille, deux lionceaux turbulents s'adonner à leurs jeux félins.

 

Les musiciens de cette première partie sont membres du "Quatuor Quax" de Paris : Philippe Caillot, Lucas Gaudin et Juliette Herbet.

 

nikolalutz.jpgAprès l’entracte c’est le tour du « Quatuor de Saxophones de Stuttgart » de se déployer sur scène, sous la responsabilité de Mlle Nikola Lutz au saxophone alto. On connait chaque jour un peu mieux les activités de Nikola Lutz qui a étudié le saxophone, en particulier, avec Jean-Marie Londeix et qui est actuellement professeur de saxophone classique à Stuttgart. C’est elle qui a remporté le Concours International de Paris-Ville d’Avray en 2010. Elle est aussi compositeur et s’investit dans de nombreux concerts de musique contemporaine sur le plan international, seule ou au sein d’ensembles divers qu’elle a créés.

 

C’est avec une grande autorité qu’elle conduit de son pupitre ses trois collègues, Patrick Hammer, Yaping Song et Martina Wratsch, tout d’abord dans l’œuvre de référence du concert : les Variations pour quatuor de saxophones de René Leibowitz, suivie des « Mut(il)ations » d’Andrés Gonzalez, œuvre écrite en hommage à Leibowitz.

 

Les Variations de Leibowitz nécessitent, de la part des interprètes, un jeu individuel et collectif extrêmement classique, rigoureux et très précis dans sa mise en place. C’est véritablement une œuvre fondatrice et une œuvre de référence pour tout quatuor de saxophones. Pour rendre son œuvre plus vivante et plus attrayante Leibowitz n’a pas hésité à faire quelques entorses à la doctrine dodécaphonique stricte qu’il professait avec ferveur, en particulier par l’emploi de très nombreuses notes répétées donnant à son ouvrage plus de dynamisme, ainsi que par des phrases entières à l’unisson. Le résultat en est bien ce qu’il attendait.

 

Le concert prit fin en apothéose avec le quatuor d’Andrés Gonzalez qui illustre à merveille mes propos sur les nouveaux « modes de jeux » : ils y sont tous, et l’exploitation de ces procédés techniques et acoustiques est conduite dans une musicalité et une sensibilité véritables. Chaque effet, chaque enchaînement, chaque nuance sont bien dosés, bien entendus, totalement justifiés, logiquement agencés pour former un discours intelligible d’une clarté sans défaillance : du grand art.

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