Jean-Marie Cottet, pianiste

Jean-Marie Cottet, pianiste

 

S’il est une constante chez les interprètes, en Musique comme dans tous les autres « arts de la scène », c’est bien l’absence totale de modestie. Prenons par exemple les pianistes. Ils ont la chance de posséder un vaste répertoire composé des œuvres les plus magistrales de l’Histoire de la Musique, et, conséquemment, ils ont tendance à se considérer comme les égaux des Mozart, Beethoven, Chopin, etc…cependant qu’ils n’en sont que les serviteurs plus ou moins talentueux.  Sans parler des chanteurs et, mieux (ou pire) des chefs d’orchestre à l’ego surdimensionné. Ils rejoignent en cela la cohorte des élus du suffrage universel qui, de haut en bas, ont généralement tendance à considérer que leur distinction leur donne tous les droits, même s’ils ne sont vraiment compétents et qualifiés dans aucun domaine.

 

Les exceptions se comptent sur les doigts de la main. Parmi les pianistes, le regretté Claude Helfer était un modèle de compétence et de modestie. Aujourd’hui je remarque Jean-Marie Cottet qui brille autant dans ses récitals de musique classique que dans ses concerts de musique de chambre et dans son travail au sein d’ensembles de musique contemporaine : il est à l’aise dans tous les domaines. A une époque où l’art n’échappe pas à la spécialisation à l’extrême, où il suffirait presque de jouer « au clair de la lune » sur un pipeau, avec persévérance, pour avoir du succès, les artistes extrêmement doués et compétents qui effectuent leur travail comme une mission, avec modestie et sans tapage, restent dans l’ombre et ils s’y trouvent bien. Mais le monde y a beaucoup à perdre.

 

J’ai assisté récemment à deux concerts dans lesquels Jean-Marie Cottet a fait preuve de toute sa maîtrise :

 

10 mars 2010, CNR de Paris : Ensemble « Court-circuit »

 

Le programme débute par « Da Roma » de Bruno Mantovani, trio pour clarinette, alto et piano. Les trois musiciens ont une partie très écrite, avec peu d’artifices, juste ce qu’il faut pour donner un peu de sel à l’ouvrage. Le piano y tient  un rôle central : c’est lui qui introduit les différentes idées sur lesquelles l’œuvre est construite : les variations du début reprises à la fin et les ostinatos divers. Le clarinettiste Pierre Dutrieu, excellent, conduit le tempo autant pour lui-même que pour les autres ; l’altiste Béatrice Gendek, très virtuose, possède une sonorité de violoniste, et l’on pourrait s’y tromper si ce n’était la tessiture. C’est une constante aujourd’hui chez les altistes d’abandonner le son si particulier de l’alto pour se rapprocher de celui du violon, et l’on peut le regretter.

 

Suit une très belle oeuvre de Laurent Cuniot, « To deep and deeper blue », avec un « joli » début très impressioniste, des recherches rythmiques bien mises en place par l’ensemble, une virtuosité instrumentale des huit pupitres, de belles progression. Un peu long.

 

Ensuite Alexis Decharme restitue la pièce « D’un trait » de Philippe Hurel pour violoncelle seul et amplification avec beaucoup d’impétuosité. Pièce virtuose, comme Nomos Alpha de Xénakis, mais de conception très différente, voire opposée, bien que le compositeur soit un adepte, lui aussi, du « calcul ». Comme quoi un même principe peut engendrer des résultats très différents. Mais Hurel, contrairement à Xénakis, est une compositeur familier des instruments à cordes qu’il a étudiés.

 

L’ajout d’une amplification n’apporte pas grand-chose, sinon rien, à l’œuvre, voire elle la déssert.

 

Le programme se termine par « Respire » de Pierre Jodlowsky, musique rudimentaire pour onze instruments ; video et électronique qui peut faire les délices ‘un chorégraphe. Jean-Marie Cottet y fait des cluster sur un clavier électrique.

 

« Court-circuit » est un ensemble de solistes tous virtuoses de leur instrument. En quelque sorte un « Intercontemporain » bis avec le même répertoire. Certes, il y a du travail pour de nombreux ensembles similaires si l’on veut élargir la diffusion de la production musicale d’aujourd’hui. Surtout en dehors de la Capitale.

 

Son chef, Jean Deroyer, en assure la direction avec beaucoup d’efficacité. On pourrait toutefois regretter qu’il se dandine d’un pied sur l’autre et du début à la fin du concert, à en donner le tournis aussi bien aux musiciens qu’au public, - et surtout que son geste ne soit pas plus travaillé et moins tarabiscoté. Mais il n’est pas le seul, aujourd’hui, dans ce cas.

 

Je ne puis passer sous silence un élément important et essentiel dans la réussite de telles manifestations : la salle. Le passage (trop bref) à la direction du CNRP de Jacques Taddei, merveilleux musicien et administrateur hors pair, a débouché sur la rénovation de ce bâtiment qui hébergeait, jadis, le CNSMP et qui n’avait guère changé depuis 200 ans. Il a dû lui en falloir, à Jacques Taddei, de l’énergie, de la persévérance, de la persuasion, pour que la Ville de Paris fasse de ce vieux bâtiment un vrai conservatoire, moderne et digne de ce nom, fonctionnel et doté d’un véritable auditorium. Chacun sait que les auditoriums, quand ils existent dans tous les autres conservatoires (municipaux) de Paris, sont ratés : pas de place pour les musiciens sur le plateau, espace réduit pour le public, loges inexistantes, accessibilité aléatoire. Il est donc heureux que celui du CNRP soit réussi. Jacques Taddei, en véritable professionnel qu’il est, a dû rédiger un cahier des charges précis pour les architectes comme il a dû surveiller attentivement et avec exigence  l’avancement des travaux. Il en résulte une salle accueillante avec un plateau pouvant contenir sans difficulté  un grand orchestre, une bonne acoustique et des sièges confortables pour le public.

 

Il est heureux que le Directeur actuel du CNRP, Xavier Delette, ne le garde pas exclusivement pour lui et permette à des artistes extérieurs de se produire dans ce lieu et de profiter de ce merveilleux outil.

 

Hôtel des Invalides, 22 mars 2010

 

Le Grand Salon du Musée de l’Armée accueille et produit  une saison de concerts de Musique de Chambre très éclectique et diversifiée, et c’est une heureuse initiative car l’acoustique y est remarquable et l’organisation de ces manifestations très rôdée et bien dirigée.

 

Le concert du 22 mars était réalisé par douze interprètes enseignant dans différentes structures de l’Hexagone (et au-delà) dont le point commun est de se retrouver chaque été à Courchevel pour y donner des cours de Maître à des étudiants en Musique venus de toute la planète dans le cadre de « l’Académie Internationale de Musique ». La crème des enseignants français qui, chacun, font une carrière de concertiste et s’adonnent entre eux avec délices aux joies de la Musique de Chambre. Dans la salle beaucoup de leurs élèves les acclament bruyamment. Programme Haydn, Chopin (anniversaire oblige), Glinka, Schumann (autre anniversaire) et Turina.

 

Pour débuter un concert, que ce soit en soliste ou en ensemble, Haydn est tout indiqué et c’est devenu un poncif. Je crois qu’aujourd’hui, dans ce type d’œuvre, on pourrait se passer aisément des reprises, surtout à l’identique, l’équilibre de l’œuvre n’en souffrirait pas quoi qu’en disent les puristes. A moins de trouver, pour ces redites, un nouvel éclairage afin d’intéresser notre entendement, ce qui est rarement le cas chez les interprètes. Ce n’est pas toujours simple, mais il faut chercher : c’est là le rôle des interprètes qui ne sont pas que des exécutants.

 

Le trio de Chopin qui suit est rarement joué. Il est de fait que le genre « trio avec piano » possède un répertoire si vaste et si consistant que, n’était l’anniversaire Chopin à célébrer cette année, ce trio pourrait rester dans l’ombre. Le moule contraignant et académique de la « forme sonate » ne convient guère à Chopin, on le voit aussi dans ses concerti. Pourtant, dans ce trio, dès que le Compositeur redevient lui-même, en particulier dans les deux derniers mouvements, il nous charme, nous émeut, nous surprend et nous intéresse comme d’habitude.

 

Jean-Marie Cottet, le pianiste dont il est question ici, intervient, quant à lui, dans le « Trio pathétique » de Glinka pour clarinette (Nicolas Baldeyrou), violoncelle (Yvan Chiffoleau) et piano. Son jeu coule de source : la Musique est sa langue maternelle, au point qu’il nous fait oublier, dans cette œuvre, que le piano est un instrument à percussion. Discret et délicat mais présent, expressif comme un chanteur doué, il accompagne et soutient ses partenaires quand il le faut autant qu’il les conduit dans un tempo fluctuant et nuancé pour aboutir à  une expressivité collective qui forme un bloc uni dans un même souci d’homogénéité et d’équilibre.

 

En le comparant à un orateur, il n’est pas celui qui lit son texte d’une façon monotone, sans intonation ni conviction, comme un présentateur du journal télévisé qui lit son prompteur en mettant sur un pied d’égalité une catastrophe humanitaire sans précédent et un fait divers anodin, mais il est celui qui vit ce qu’il dit, avec ce qu’il faut d’assurance, de persuasion, d’émotion maîtrisée et de fantaisie. Du très grand art.

 

Parmi les autres interprètes du concert je remarque le violoncelliste Xavier Gagnepain, merveilleux musicien et pédagogue né, ainsi que la fougueuse pianiste Ludmila Berlinskaia, très impliquée dans son interprétation et attentive à ses partenaire, sans oublier le beau son du violoniste Christophe Poiget. Tous trois ont rendu au Trio n°2 de Turina sa saveur andalouse parfumée et gorgée de soleil. Il est bien loin le temps où les Compositeurs affichaient leurs origines, l’un teuton, l’autre russe, le troisième italien, le suivant français, etc… tous reconnaissables à leur style issu de leur terroir et de la spécificité de leur idiôme. Aujourd’hui ils écrivent, d’un bout à l’autre de la planète, dans un esperanto plus ou moins conventionnel et insipide, et pour ne rien dire de surcroit, ou si peu. Ils prétendent être plus intelligents que leurs prédécesseurs, grâce en particulier à la technique. Mais cela ne leur donne pas le statut d’artiste. Peut-ête plus malins, certes, mais pas plus artistes. On n’a d’ailleurs jamais prétendu que Beethoven était intelligent pour justifier son génie. Cela va de soi.

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