Ian Honeyman au Temple de Pentemont

Ian Honeyman, 26/04/2011

 

Pour tout un chacun, celui qui est stupide s’attire le qualificatif de « bête comme un âne » ; pour les musiciens, ce qualificatif se traduit par « bête comme un ténor ». A cela près qu’un âne n’est pas bête mais têtu, alors que certains ténors sont bêtes et de surcroit têtu et infatués d’eux-mêmes. Et non des moindres !

 

Je ne suis pas l’auteur de cette formule en forme de dicton, mais je dois dire que je l’ai vérifiée. Passer toute une soirée à l’opéra ou au concert à supporter le jeu maladroit et l’absence totale de sens musical du ténor de service est un supplice qui a pourtant des adeptes, à commencer par ceux qui les engagent et qui sont à leur image : sans culture, sans intelligence musicale, sans originalité et bien conformistes. Car posséder ce que l’on a coutume de qualifier « une belle voix » ne donne pas l’intelligence nécessaire  au chanteur pour interpréter une œuvre dans toute l’acception du terme. Très souvent cela ressemble aux hurlements d'un cochon qu'on égorge ! Le corbeau de la fable en est aussi un exemple, mêlant stupidité et fatuité vocale, même si ce n’est pas le seul objectif de La Fontaine dans la morale de sa fable.

 

On est très loin de l’objet de cette digression qui ne vient même pas à l’esprit  lorsque l’on assiste, le 25 avril 2011, au concert du ténor Ian Honeyman, citoyen britannique qui nous fait bénéficier de son talent en France où il s’est installé il y a trente ans. Interprète multinational, comme les compositeurs qu’il sert et qui ont parcouru l’Europe à leur époque, mais dont les attaches et le tempérament restent profondément ancrés, comme lui, dans leurs origines, ces musiciens nous démontrent que la construction européenne ne date pas d’hier. Il y a donc des circonstances heureuses où la prestation du ténor n'est pas un supplice mais un régal.

 

Trois compositeurs au programme : John Dowland, le plus notoire et le plus représentatif de la fin du XVIème siècle, Thomas Campion son contemporain et Pelham Humphrey plus tardif. Leur style n’est plus tout à fait celui de la Renaissance et pas encore celui de l’époque baroque. C’est le style d’une époque transitoire effervescente, foisonnante, riche en trouvailles de toute sorte. Le luth en est l’instrument roi, indispensable à l’accompagnement des « chansons » avant qu’il ne laisse la place au clavecin chez les baroques.

 

Ian Honeyman interprète ces « chansons » en leur donnant tout leur sens et toute leur saveur, s’attachant pour chacune d’elles à leur restituer leur signification par rapport aux très beaux textes qui les soutient. Il est le chanteur idéal pour ce répertoire, avec son sens aigu du drame, sa voix souple aux timbres et aux nuances variés à l’extrême, sachant rendre toute la tristesse et la mélancolie des pièces de Dowland qui forment l’essentiel des œuvres du programme. Il n’est pas nécessaire de bien comprendre la langue anglaise (c’est mon cas) pour apprécier toutes les qualités de ces chansons et de leur interprétation. Ian Honeyman sait en faire passer toute la quintessence, mieux que ne le feraient un sous-titrage ou une traduction simultanée en langage des mal-entendants

 

On est très loin du récital de lieder, compassé tel qu’on le connait, ou du récital de mélodie française léger et sobre. Avec Ian Honeyman on est en plein drame shaekespearien avec ses outrances, ses éclats, ses déplorations, ses énormités. Mais il n’a pas besoin du vacarme d’un orchestre beliozien ou wagnérien pour faire passer son message. Non ! Un simple luth, à la sonorité discrète, lui suffit, et il a la chance pour cela de faire équipe avec Jeanne Boêlle qui se montre à la hauteur de la situation. La grande qualité de cette luthiste, outre sa technique impeccable sans laquelle elle ne pourrait assurer un accompagnement à ce niveau, est de suivre Ian Honeyman dans toutes ses fantaisies raisonnées laissant une large place à l’inspiration et à l’émotion du moment proches de l’improvisation.

 

L’acoustique du Temple de Pentemont est particulièrement favorable au déploiement agréable du son. La voix de Ian Honeyman y est très présente à quelqu’endroit qu’il s’y trouve, car notre chanteur-comédien y occupe tout l’espace disponible, se déplaçant au gré de son « spectacle », sur scène comme dans le public, avec une grande simplicité et un humour tout britanniques.

 

Concernant le programme, ce que l’on peut reprocher à ces chansons c’est précisément qu’elles soient des chansons, à savoir qu’elles comportent de nombreux couplets et que la musique reste toujours la même pour chacun de ces couplets. La luthiste a beau tenter de varier au mieux chaque couplet, de son côté le chanteur a beau varier son jeu vocal et son jeu de scène en fonction du texte, la musique n’en reste pas moins toujours la même et cela devient fastidieux à la longue. Mais c’est la loi du genre, encore aujourd’hui. Le spectateur est comblé mais le mélomane reste un peu sur sa faim car tous les efforts des deux interprètes ne compenseront jamais l’indigence de la forme.

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