Duo Mel Bonis

Duo Mel Bonis

Paris fourmille de lieux, plus insolites les uns que les autres, dans lesquels les musiciens interprètes peuvent toucher un public de mélomanes curieux qui ne se satisfait pas de ce qu’il peut entendre dans les salles conventionnelles. C’est dans ces lieux que l’on découvre les jeunes interprètes qui feront carrière, les compositeurs marginaux qui refusent les circuits de l’art officiel, les artistes confirmés qui n’acceptent pas la tyrannie de la mode et la loi du marché.

Ces salles, généralement minuscules, remplacent en quelque sorte les salons des siècles passés dans lesquels les aristocrates, puis les bourgeois, consacraient chaque semaine une soirée à la Musique. Il est vrai qu’aujourd’hui les bourgeois, grands ou petits, sont devenus plus incultes que jamais, c’est le résultat de l’égalitarisme par le bas. D’où la nécessité de ces nouveaux lieux. Il est à souhaiter qu’ils soient soutenus en haut lieu.

Le Théâtre de l’Ile Saint Louis (Paul Rey), sis 39 rue d’Anjou, est une bonbonnière d’une trentaine de places confortables (peut-être 50 en ajoutant des sièges), avec une vraie scène en hauteur pouvant accueillir une dizaine de musiciens. Lieu parfait pour la Musique de Chambre, doté d’un excellent piano (qui pourrait être accordé plus souvent, mais cela coûte cher). Acoustique excellente.

Le Théâtre de l’Ile Saint Louis Paul Rey accueillait donc le 17 janvier 2012 le « Duo Mel Bonis » composé de l’excellente flûtiste Lucile Renon accompagnée par la pianiste Angélique Gimay qui manifesta des qualités d’attentive prévenance à l’égard de la musicalité de sa partenaire.

C’est une gageure, aujourd’hui comme hier, de choisir, en France, pour un ensemble, le nom d’un Compositeur (qui plus est Compositrice) que très peu de personnes connaissent. Je me souviens du premier nom de l’Orchestre que Jean-François Paillard créa après la guerre, nom évoquant la personnalité du Vivaldi français et qui était celui de Jean-Marie Leclair. Devant la réticence de son producteur, Paillard s’empressa de changer le nom de son Ensemble, Jean Marie Leclair n’était pas « vendeur ». Il ne l’est guère plus en France soixante ans après !

Mélanie Bonis, quant à elle, très connue et appréciée de ses confrères, des interprètes comme du public de son vivant, traversa ensuite une longue période d’oubli. Elle commence à reprendre sa place grâce aux efforts conjugués de sa biographe Christine Géliot, de l’Editeur Armiane et de quelques interprètes clairvoyants.

La deuxième gageure de nos deux musiciennes est de consacrer leurs programmes en totalité à la Musique Française. « Nul n’est prophète en son pays », on le sait bien, et cet adage bien de chez nous est particulièrement vrai pour la Musique (Interprètes et Compositeurs confondus). Si la flûte a émergé de l’orchestre pour devenir un véritable instrument soliste au siècle dernier, avec des flûtistes de renommée internationale comme Rampal, ce fut surtout grâce au répertoire baroque et classique qui était le leur qu'ils ont pu devenir des stars, pendant que de très grands flûtistes enseignant à Paris et se voyant dédier des œuvres par les plus grands compositeurs de leur temps, ne faisaient qu'une modeste carrière hexagonale. Mais c'est frâe à eux qu'est né ce magnifique répertoire français de la flûte à partir du XIXème siècle, pas assez mis en valeur aujourd'hui. Dans ce domaine les mentalités changent, mais très lentement.

La première œuvre du concert de notre Duo, le 17 janvier, ne pouvait être qu’une œuvre de Mel Bonis pour donner le ton et résumer les intentions : la Sonate en do# mineur. On peut dire que cette œuvre est la petite sœur de la célèbre « Sonate de Franck » (pour violon), mis à part quelques bavardages en forme de traits instrumentaux. Même souci d’une harmonie riche et variée qui est bien la marque de l’art français, mêmes intentions de dialogues équilibrés entre les deux instruments. Cette œuvre, en elle-même, résume toutes les ambitions de nos deux interprètes qui la restituent avec une belle compréhension.

Suit « Le joueur de flûte » de Roussel (mort en 1937 comme Mel Bonis), oeuvre dans laquelle le Compositeur s’attache à des exercices de style s’appuyant sur des évocations littéraires. Très réussi quand on sait que Roussel était plus à l’aise dans l’abstraction. Belles sonorités de notre flûtiste, accompagnement attentionné de notre pianiste qui suit avec souplesse les respirations de sa partenaire, particulièrement dans le 7/8 du 3ème mouvement, où la nonchalance du jeu rend à merveille la lascivité de Krihsna.

La sonatine de Pierre Sancan fait preuve d’une originalité forcée dans un discours décousu. Aucune idée n’est aboutie ; c’est le bric-à-brac d’une boutique de brocanteur, avec des objets de très bonne facture qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Ecrite pour un concours du Conservatoire, cette œuvre virtuose est tout à fait à sa place dans le contexte de compétition qui l'a vu naître.

La « Sérénade aux Etoiles » de Cécile Chaminade, d’une écriture et d’un esprit très conventionnels, est très pâle et fade par rapport à celle de Mel Bonis.

La « Sonatine » de Dutilleux, écrite elle aussi pour un concours du Conservatoire, remplit à merveille son cahier des charges. Ce n’est pas pour rien que Dutilleux est considéré depuis toujours comme une personnalité centrale de la Musique Française du XXème siècle et fait l’unanimité dans tous les cénacles, ce qui n’est pas rien. Je me souviens que mon premier professeur de contrepoint, Georges Moineau, qui avait été au Conservatoire le condisciple de Dutilleux, me montrait les réalisations des sujets imposés faites par son camarade de classe. C’était un émerveillement !

Dans toutes les œuvres du programme les deux interprètes se sont montrées à la hauteur de leur ambition. On sent, à les entendre, que ce n’est pas par défaut qu’elles se consacrent à la diffusion de la Musique Française, mais que c’est par conviction sincère et par goût personnel ; et je suis certain que, contrairement à d’autres, rien ne les fera dévier de leur objectif. Si le découragement peut les atteindre au regard du peu d’intérêt des français pour leur magnifique patrimoine musical, leur sens du devoir accompli joint au plaisir sensuel et intellectuel que leur procure ce répertoire ne peut que les conforter dans leur décision de persévérer dans cette direction.

C’est bien depuis longtemps que notre musique est frappée d’ostracisme par nos compatriotes qui n’ont les oreilles ouvertes que pour Mozart, Beethoven et Rossini pendant qu’elles restent fermées et bouchées pour Berlioz (qui, rappelons le, a été remis à l’honneur par les anglais), Debussy, Ravel et les autres. Nos musiciens, compositeurs et interprètes, ont bien été obligés de s’en accommoder.

Mais, aujourd’hui, il n’y a pas que les Musiciens qui sont touchés par cette mentalité typiquement française qui veut que « L’herbe soit toujours plus verte dans le champ du voisin ». Tout le monde est touché puisque les biens matériels subissent le même sort que les biens culturels, ce qui entraîne des millions de chômeurs qui, eux-mêmes, ont été, comme les mélomanes, les premiers à préférer la production qui vient d’ailleurs que celle de leurs compagnons de misère. Ils se sont précipités pour acheter qui une voiture allemande, qui une télévision japonaise, etc…et, quelles qu’en soient les raisons, le résultat est là. A cause de cet égoïsme forcené ils ont détruit la production française et se retrouvent au chômage. Se sont-ils rendu compte qu'ils sciaient la branche sur laquelle ils étaient assis ?

On peut naturellement s’apitoyer sur leur sort, mais on ne peut empêcher personne de penser qu’ils ne l’ont pas volé. Au lieu de venir pleurer sur leur sort dans les médias, ils pourraient avoir la dignité de reconnaître leur erreur et inciter les autres à modifier leur comportement destructeur. En temps de guerre leur attitude serait qualifiée de "connivence avec l'ennemi", passible de la peine de mort. Nous ne sommes pas en temps de guerre, tout au moins en guerre physique. Seulement en guerre économique. Mais il est à craindre, si nous continuons dans une telle inconscience, que cela débouche sur de vraies guerres. Au lieu d'accuser l'Etat, les patrons, les actionnaires et la terre entière de cet état de délabrement de l'économie et de la culture, les syndicats feraient preuve de lucidité et d'honnêteté en évoquant, devant leurs troupes, les véritables raisons de cette débacle et la seule issue possible à cette tragédie : faire travailler l'industrie et favoriser la création hexagonale en remettant à sa juste place dans le marché la production française.

Signalons le prochain concert du Duo Mel Bonis dans le même lieu le 26 janvier avec des œuvres de Mel Bonis, Debussy, Boulanger, Messiaen, Poulenc. Encore un programme passionnant.

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